IMG_8728

« Je vous rappelle votre rendez-vous au CHR de Lille pour le patient Petit Colis, le 20 juin à 15h30 au niveau -2 »

J’ai lu le sms et appelé immédiatement le numéro indiqué.
Un rendez-vous ? Pourquoi, ce devait être une erreur, forcément.

C’est en écoutant la musique me demandant gentiment de patienter que je me suis souvenue.
Le rendez vous de contrôle !

C’est fou comme certaines choses vont se nicher dans un coin de la mémoire.
Certains souvenirs douloureux, dont on est pas très fiers et qu’on s’empresse d’oublier.

C’était en janvier, l’année dernière.
Petit Colis tout propre, portait un pyjama de bébé en velours bleu, un que j’aimais bien.
Il jouait dans le salon.
On attendait le retour de Papam et j’avais fait cuire des poireaux.
Il ne me restait plus qu’à les mixer et le repas serait terminé.

J’ai commencé à mixer en pensant à Papam qui adorait la soupe.
Je n’ai pas vu Petit Colis arriver derrière moi, je ne l’ai pas senti tirer sur le fil.
J’ai levé le mixeur, juste un petit peu.
Il a suffit de quelques éclats sur son visage.
Bouillants.

Je l’ai porté sous l’eau, je suis montée lui mettre un peu de biafine, je l’ai installé dans la voiture et on a roulé jusqu’à la pharmacie.

On ne pense pas dans ces moments-là, on agit.

Pharmacie/généraliste/urgences.
J’ai appelé Papam des dizaines de fois qui ne décrochait pas.

Tous ces feux qui passaient trop lentement au vert.

Sur la route, Petit Colis était serein, il chantonnait comme si de rien n’était.
Je me retournais de temps à autre et je voyais son visage, mon ventre se nouait.
C’était là, inévitable, le témoignage de ma défaillance en tant que mère.
Celle qui n’avait pas su empêcher cet accident d’arriver, qui n’avait pas su l’en protéger.
L’immense culpabilité.

Aux urgences, l’attente, comme une punition.
Les heures qui défilent, sans réponse, longue et douce torture.
Le regard de Papam lorsqu’il a vu son fils et mes larmes qui n’arrêtaient plus de couler.
Petit Colis qui jouait au milieu des autres enfants et ma peur qu’il soit défiguré.
Le regard des autres à supporter.

Médecins/spécialistes/pédiatre/bloc/soins.
Tout écouter d’une oreille avec une seule question: Va-t-il être défiguré ?, à laquelle personne ne répondait.
Rentrer enfin à la maison.

J’ai scruté chaque jour, chaque minute l’évolution de ses blessures.
J’ai enduit, massé, espéré.
Je lui ai demandé mille fois pardon.
Il souriait, innocent de ce qui lui arrivait.

On ne se remet jamais complètement d’un accident qui aurait pu être évité.

Parce qu’on y avait bien pensé à mettre une barrière de sécurité mais on a laissé trainé.
On a dit ce week-end et puis le prochain, puis il n’y va jamais.
Je me suis dit que ma vigilance suffisait.

Aujourd’hui, Petit Colis s’est remis et il ne garde aucune trace sauf de toutes petites plaques rouges, qui apparaissent avec le soleil.
Pour nous rappeler sûrement, de ne jamais oublier.

J’en garde des réflexes et je frémis lorsqu’un enfant approche d’un feu un peu trop près. Je m’inquiète d’une maison sans barrière de sécurité aux escaliers et de placards qui ne sont pas sécurisés. J’en parle, quitte à passer pour quelqu’un d’un peu trop angoissé.

Parce qu’un accident domestique est trop vite arrivé, je le sais et que ce genre de choses peut tous nous concerner.
Même si, bien sûr, on ne peut tout éviter.

(Je n’ai pas gardé de photo, j’ai juste celle-là, dans sa chambre d’hôpital, de retour du bloc dans son petit habit. )