Je discutais avec un médecin qui remplaçait celle que je consulte habituellement.
On discutait de tout et de rien, du quotidien, il m’a questionnée :
« Vous les avez tous les week-ends les enfants de votre mari ? »

Je lui explique que non, seulement un week-end sur deux.

« Ah, j’ai eu peur ! Heureusement pour vous,
vous  pouvez avoir une vie normale! ».

J’ai réagi, choquée: « Pardon ? J’ai du mal à comprendre,
en quoi ma vie n’est pas normale à vos yeux? »

Il a du s’apercevoir de sa maladresse et a tenté de se rattraper:
« Bien sûr, mais vous voyez, vous devez avoir besoin de vous reposer,
ça doit être du boulot…Quatre enfants, en plus, ce ne sont pas les vôtres… ».

J’ai tenté de lui expliquer, que c’était du bonheur aussi, que c’était chouette d’être tous réunis.
Il a acquiescé, mais je savais que je n’y arriverais pas,
il avait déjà son idée sur tout cela.

J’attendais la suite, les questions habituelles, celles que l’on me pose inlassablement et qui n’ont pas tardées à arriver:
« Ce n’est pas trop difficile ? Ils sont gentils avec vous ?
Et avec leur maman, ça se passe bien ? ».

J’ai souri, pour éviter de pleurer. Je me suis sentie humiliée.

Peut-être que cela peut paraître exagéré, mais c’est ainsi que je le vis.
Bien sûr que c’est difficile, souvent même.
Cependant, ne pourrait-on pas tenter de voir l’aspect positif de temps en temps ?

Prendre conscience de la chance que nous avons d’avoir quatre enfants autour de nous. Ne pas le voir uniquement comme un poids, une contrainte.

Voilà comment j’en suis arrivée à ne plus toujours dire aux gens que j’ai deux beaux-enfants.

Pas parce que je veux le cacher non, juste par facilité.
Le taire tant que je n’ai pas la nécessité de le dévoiler.

Il s’agit de notre histoire et de notre intimité et cela va amener son lot questions que je n’ai pas forcément envie d’aborder, surtout avec des étrangers.

« Et pourquoi ils se sont quittés ?; Et comment vous vous êtes rencontrés ?; Pas trop difficile d’être avec un papa séparé ?; Et avec la maman, ça se passe comment? »…

Le genre de questions qu’on ne poserait pas, je crois, à une famille lambda.
Une qui ne sort pas des clous, pas comme nous.

Lorsque nous sommes à l’extérieur, dans certaines situations, je me plais à laisser planer le doute.

Je m’amuse du regard des gens qui se demandent si tous ces enfants-là, sont bien à moi.

Observer leur curiosité piquée lorsque l’un m’appelle maman,
et satisfaite lorsqu’un autre va m’appeler par mon prénom.

Il y a une période où les grands racontaient à qui voulait bien les écouter, l’histoire de notre famille. Partout, tout le temps, c’en était presque gênant.
Une sorte d’exutoire pour parer les gens qui me désignerait comme leur maman:
« Et tu vois, ma mère elle a un amoureux qui a des enfants mais c’est pas elle ma mère tu vois.
Parce que mon père, c’est lui, mon père il a des enfants avec ma mère mais tu vois, c’est pas nous.
Enfin si mais pas nous tous. Et tu vois… »
Et ça nous faisait bien marrer parce que ce n’était pas toujours très facile à visualiser.

Cela leur est passé et ils s’amusent maintenant, de ceux qui me prennent pour leur maman.
Le temps les a rassurés sans doute, concernant ce rôle que je n’ai jamais cherché à endosser.

Je n’ai pas toujours envie de prendre le temps d’expliquer, pas besoin de me justifier.
Parfois, on est amené à en parler, parfois pas, c’est comme ça.
J’aime aussi, là où personne ne nous connait,
le temps de quelques moments, avoir l’illusion qu’on est comme eux.
Comme ces familles-là et qu’on ne devra pas,
à l’issue de dates arbitraires et imposées, se séparer.

Je ne partage que très peu avec mes proches les difficultés que je rencontre en tant que belle-mère ou plus largement en tant que famille recomposée.

Au départ, sans doute parce que je n’ai que peu de connaissances dans cette situation-là.
Je ne souhaite pas les ennuyer avec des choses qui à mon sens, les dépasserait.
Mais il y a aussi de la peur et de la volonté de nous protéger, de les protéger.

Donner l’image d’une famille recomposée qui fonctionne, sans problème particulier.
Ne pas attirer l’attention et les questions.

Ne pas laisser les gens s’engouffrer dans la brèche et leur donner la possibilité de décrédibiliser ma famille.

Ne pas subir des lieux communs blessants et peu constructifs:
« Ah ça, tu n’as pas choisi la facilité ! »
« Les recompositions familiales de toute façon, cela ne marche jamais. ».

Les regards de pitié: « Ca doit être dur quand même ! ».
Ceux-là, je les ais en horreur.

Protéger les enfants, au maximum de toutes les maladresses dont ils sont victimes,
parfois, souvent, de gens biens intentionnés qui ont du mal à le réaliser.

Les oublis d’anniversaire, les invitations: « de préférence lorsqu’ils ne sont pas là ». Les « Tes enfants mais pas les siens » et les « Bises à vous 4 » en fin de courrier.
Tous ces petits riens qui pour nous, veulent dire beaucoup.

La peur de vider mon sac et le regretter.

Parce que quand mes enfants sont chiants, ce sont les miens.
Je ne peux pas les vendre sur le bon coin.
Je suis responsable d’eux aux yeux des gens.

Quand ce sont les siens, je deviens celle qui subit son choix de vie.

Je ne veux pas autoriser des choses que je ne pourrais accepter.
Parce que nous avons une ligne de conduite, des valeurs pour notre famille.
Parce que même si elle est recomposée, elle a le mérite d’exister.

Et pourtant, je brandis également notre famille comme un étendard .
Je suis la première à être fière de ce que nous avons traversé.
De ce que nous avons construit.
La première a souhaiter une reconnaissance pour ce rôle difficile et ingrat de beau-parent.
La première à chercher à faire connaître les difficultés que nous pouvons rencontrer, prête à tout pour ne plus être marginalisée.

Et je pense très fort à toutes ces familles hors des clous, parfois encore plus que nous.
Loin de moi l’idée de chercher à quantifier ou à catégoriser.
Celles qui ne peuvent pas se cacher, doivent assumer, porter le regard des autres.
J’ai un aperçu des difficultés que cela peut représenter et cela me met en colère.

Je reste persuadée qu’en parler, échanger, verbaliser, témoigner et le meilleur moyen de permettre aux choses d’évoluer.
C’est ce que je fais ici, librement et avec conviction. J’essaie du moins.

Malheureusement, dans mon quotidien, j’en ai beaucoup moins l’occasion et je croise régulièrement des gens à l’esprit un peu étriqué qui ont du mal à faire preuve d’un peu de décence et d’humanité.

Et des familles « normales », je n’en croise finalement que très rarement !

Et vous ? Y avez-vous déjà été confrontés ?

Crédit photo : Papam.