302, 303, 304 et le nom de tous ces gens sur les portes entrouvertes…

305, 306, 307, j’essaie de dire bonjour, j’essaie de sourire…
308, 309, 310, j’essaie de ne pas penser aux souvenirs que tout cela fait remonter…
311, 312, 313, je serre la main de mon Petit Colis, un peu plus fort…

Il y a cette odeur et il y a ma peur.
Je me dis qu’un jour, ce sera moi ici.
Lui aussi, peut-être, n’aura pas envie.

C’est fou qu’on passe notre vie à courir après le temps pour finir par attendre qu’il s’écoule si lentement.

Je frappe, toujours un peu intimidée de savoir comment je vais te trouver.
Tu ne me reconnais pas et ça, c’est la première fois.
Alors je vais chercher la photo sur le buffet.
Celle que l’on nous a forcé à faire à Nöel dernier.
Celle où tu es au milieu avec ta fille et son fils qui est mon père, Petit Colis et moi.
La photo des générations.
C’est ta fille qui a eu l’idée et nous on s’est un peu moqués.
Mais finalement, je reconnais, cinq générations, ça valait la peine de l’immortaliser.

« Et il a quel âge cet enfant ? Il s’appelle comment ? « 

Je sais à ton « très bien » que tu n’as pas tout saisi et quand bien même, tu n’as plus tellement l’envie.
Je sais que tu oublies et que tu fais semblant, alors moi aussi.
J’aime te raconter comme tu t’es bien occupée de nous lorsque l’on était petits.
J’aime que l’on chante des chansons, celles qui étaient dans ton petit carnet bleu, celui de ton sac à main. Tu le sortais et tu le feuilletais longuement.
Il était plein de ton écriture serrée.
Je me disais que tu étais très forte parce que tu retenais tous les airs et moi, j’aimais ça chanter avec toi.
Je me demande où se trouve ce petit carnet mais ça aussi, tu l’as oublié.

« Et il a quel âge cet enfant? Il s’appelle comment ? « 

Je me souviens aussi que tu profitais des voyages de ma mère à l’étranger pour nous apprendre le « Notre père » et il ne fallait pas lui dire car pour sûr, elle t’aurait disputée.
On devait remercier Dieu pour les couvertures et le repas et avec mon frère ça nous faisait marrer parce que les courses, c’est papa qui les faisait.
Je raconte tout ça à Petit Colis et tu souris.

« Et il a quel âge cet enfant ? Il s’appelle comment ? « 

Je te demande si tu manges bien ici et tu me réponds contrariée que tu sais encore cuisiner.
Ce soir, malheureusement, tu ne peux nous inviter car tu n’as pas eu le temps de faire le dîner.
Je ne te dirai pas que ce n’est pas encore l’heure du goûter et que tu as déjà enfilé ta chemise de nuit, je préfère faire comme si.

« Et il a quel âge cet enfant ? Il s’appelle comment ? « 

Tu me dis que c’est dur de vieillir.
Tu as soigné tant de gens et maintenant, tu attends.
Tu m’expliques qu’aujourd’hui tu comprends.
Alors je te dis: « Tu te rends compte mamyli, tu as 98 ans. Ta vie a été si longue et si jolie ! ».
Tu me réponds que c’est vrai et ton visage semble apaisé.
Pourtant, j’ai le coeur serré car je sais que mes mots ne peuvent te soulager.

« Et il a quel âge cet enfant? Il s’appelle comment ? »

Mamyli a toujours fait des tas de kilomètres à pied.
Elle a connu la guerre et y a perdu son amoureux.
Elle fait le chocolat au lait à l’eau pour économiser et offre des marrons glacés périmés pour pas gâcher.
Elle aime beaucoup Dieu et nous dit souvent qu’on est des mécréants.
Elle garde toujours son sac sur elle, comme s’il contenait un trésor mais moi je sais qu’à l’intérieur il y a juste une boite de tic-tac et un paquet de mouchoirs mentholés.
Chez elle, il y avait une bonbonnière avec des carambars plus très frais et des tas de mots fléchés.

Mamily est fatiguée et sa mémoire s’est envolée mais je me charge de garder tous ces souvenirs pour qu’ils ne se perdent jamais.

« Cet enfant a deux ans, c’est Petit Colis et c’est mon fils Mamily. Promis je reviens vite et avec lui ! «