IMG_1492
Quand on me parle d’elle, c’est unanime:
« Qu’est-ce qu’elle est gentille ! »
Et c’est vrai.

Ma belle-fille est une adorable et gentille petite fille.

Trop gentille ?
On ne l’est jamais trop il paraît, mais dans son cas c’est avéré.

La gentillesse peut se révéler être un défaut lorsqu’elle handicape, lorsqu’elle empêche de s’exprimer.
Lorsque l’on tombe sur des gens malveillants qui pourraient en profiter.

Ma belle-fille est gentille.

Avec tout le monde.
Toujours prête à aider.
Toujours le sourire, toujours heureuse de tout ce qu’on fait.

Je peux tout lui demander, elle le fera avec le sourire.
Je pourrais l’exploiter sans problème, être dure si je le voulais.
Elle ne dirait sûrement rien.
« Tu peux aller me chercher ça la haut? Tu peux aider ton petit frère ? »
Je dois me freiner et faire attention à ne pas toujours lui demander à elle, c’est si simple pourtant.

Ses frères l’ont vite compris, bien sûr.
Je les observe jouer dans un coin pendant qu’elle s’agite
lorsque nous leur confions la tâche de débarasser.
Bien sûr, elle ne dira rien.

Lorsque l’on est dur avec elle, elle se cache pour pleurer.
Elle ne cherche pas à contester.
Prête à renoncer à son dessert préféré pour faire plaisir à son petit frère.
Elle encaisse les remarques sans jamais se révolter.

Elle s’efface et se sacrifie, beaucoup trop.
Elle affronte le monde de l’école et sa cruauté parfois avec difficulté.

Ecartelée entre toutes nos exigences, les désirs des uns et des autres,
elle ne trouve pas la place pour affirmer ses envies et ses besoins.

Il faut sans cesse être à l’écoute pour ne pas l’oublier.
Dans cette famille ou les caractères sont très affirmés c’est pour elle, je pense bien compliqué.

Sa gentillesse me désarme.
Je suis si différente: souvent dure, cynique qui dit les choses avec franchise, souvent trop vite, trop fort.
Elle, pas assez.
Si calme qui marche sur des oeufs, jamais un mot plus haut que l’autre.
Je la vois si rarement se fâcher moi qui tient difficilement une journée sans crier.

Alors on lui demande doucement:
« Dis-nous ce qui te plairait ? Qu’est-ce qui te fait pleurer ?
Tu voudrais quoi toi, vraiment, si on n’était pas là ? »

On lui ordonne:
« Va te reposer sur le canapé, c’est les garçons qui font, interdiction de les aider. »

On réprimande:
« Laissez votre soeur tranquille, sinon ça va chauffer ! »

On essaie de lui apprendre que les gens sont parfois un peu méchants et qu’on veut juste la protéger. Qu’on ne sera pas toujours là et qu’elle doit s’affirmer. Qu’elle doit apprendre à demander et à exister.
Et on la fait pleurer.
Alors on se demande s’il y a quelque chose qu’on a raté.

Elle répond qu’elle a besoin de ça pour se sentir exister et que ça lui plait.
Qu’elle est comme ça et qu’elle ne peut pas changer, qu’elle ne veut pas.

J’ai peur de ce qui pourrait lui arriver, des gens qu’elle pourrait rencontrer dans ce monde qui laisse si peu de place à des gens comme elle pour s’exprimer.

Et je fais des efforts pour lui rendre un tout petit peu de ce bonheur qu’elle sème à la maison.
De la bonne humeur dont elle nous enveloppe, des baisers qu’elle distribue à ses frères et des chaussons égarés qu’elle cherche inlassablement.

Parce qu’à force de vouloir la changer, nous oublions la chance de l’avoir à nos côtés.

« La gentillesse, c’est le courage qui sourit. »

Jules Renard. 

Crédit photo : Silmarenko/Papam