L’avenir, on y pensera demain

L’avenir, on y pensera demain

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Abel a 14 ans, il est grand, très grand. Plus tard il veut être…il ne sait pas. Pourquoi pas joueur de foot comme Benzema mais bon, le talent il le sait, il l’a pas. Alors il ne sait pas trop, il vit au jour le jour. Il fait du « business » comme il dit. Il gagne beaucoup et rapidement, alors ce genre de questions pour le moment, il ne se les pose pas.
Il va à l’école parce qu’il est obligé. Pour sa mère, surtout. Mais l’école il s’en fout. Il  regarde les profs du haut de son  mètre quatre-vingt-dix. Il les regarde avec mépris. Ils savent quoi, eux, de sa vie. Ce sont juste des gens qui pensent qu’à lui apprendre des trucs qui ne lui serviront jamais à rien, des trucs d’intellos.
C’est vrai, parfois il essaie pendant une heure. Il écoute une histoire qui n’a pas l’air si nulle et il tente de se l’approprier un peu. Mais rapidement, il se rend compte qu’il est un paumé. Alors mieux vaut faire rire que risquer de passer pour quelqu’un de largué. 
Il sait qu’il a des « facilités » et des « capacités », c’est ce que les profs ne cessent de lui répéter.
Parfois il se dit qu’il aimerait bien mais il faudrait tout recommencer. Parce que les temps du passé, c’est bien, mais le présent, il ne s’en souvient plus vraiment. Alors oui, cette rédaction, elle lui plaisait, il avait plein d’idées, mais il n’arrivait pas à rédiger. C’était trop compliqué.
Plus facile pour lui de  jouer l’élève détaché. Se cacher, en rire. On lui a dit qu’un jour, il regretterait tout ça. Il s’en fout, être un adulte, c’est tellement loin.
 Puis si ça continue, on lui donnera plus de responsabilités et il pourra l’acheter son scooter. L’école lui donnera quoi elle ?
Elle regarde son élève qui la toise et se demande à quoi il peut bien penser. Elle lui dit qu’il ne lui fait pas peur, malgré ses 30 centimètres de plus. Il lui fera quoi ? La frapper, qu’il y aille, elle s’en fout.
 Elle aimerait qu’il l’écoute, elle aimerait qu’il comprenne. Elle aimerait pouvoir lui faire entrevoir la vie qui l’attend s’il continue ainsi.
 Et en même temps elle sait qu’elle ment un peu, qu’elle ne peut rien lui garantir et que son discours est éculé.  Car ils ne sont pas égaux et que malheureusement pour certains, tout est toujours plus difficile.
Mais cet élève,  il en vaut la peine. Pourtant, elle a l’air de le savoir plus que lui. 
Il a sorti une liasse de billets en cours aujourd’hui. Juste pour frimer, pour épater. Tous savent d’où vient cet argent. Certains avaient les yeux qui brillent en le regardant. Elle lui a demandé de ranger ça, il s’est énervé. Elle l’a convoqué pour lui parler. Hier c’était sur une camarade qu’il s’acharnait. Ce n’est qu’une fille, ça ne comptait pas.
Elle sait qu’il comprend ce qu’elle explique mais qu’il n’a pas envie de tout ce qu’on propose. Sa vie est hors des murs de l’établissement et  quoi qu’elle fasse, quoi que tout le monde fasse, il est déjà trop tard.
Elle doit se résigner et se dire que c’est cela son métier.  En laisser une bonne partie sur le bord du chemin et savoir qu’à  12,13 ou 14 ans leur sort est déjà scellé. Elle a une boule au ventre. Avant d’exercer, ce n’était pas ainsi qu’elle avait imaginé les choses. Elle est loin celle qui voulait aider, sauver, faire progresser. Elle aimerait, mais elle est seule pour ce combat-là. Aujourd’hui, elle doit se conformer à un programme et avancer.
Finalement, elle et lui ne se croiseront plus jamais. Elle a su qu’il aura finalement été envoyé dans un programme pour élèves compliqués. Puis un jour, il aurait tout abandonné
.
Mais de temps en temps, elle imaginera qu’on aura fini par lui laisser sa chance. C’est grâce à cela qu’elle peut continuer à enseigner, en se mentant toujours un peu. 
« Sans vous manquer de respect, c’est du mytho madame », aurait-il dit.
(Crédit photo: Papam)

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